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L’Afrique face au piège de la croissance sans transformation.

L’Afrique face au piège de la croissance sans transformation.

L’Afrique est souvent présentée comme le continent du futur. Le continent possède certaines des plus importantes réserves de ressources naturelles au monde, une population extrêmement jeune et un potentiel démographique considérable. Dans plusieurs pays, les taux de croissance économique dépassent régulièrement ceux observés dans certaines économies développées.

Pourtant, malgré ces dynamiques, une grande partie des populations africaines continue de vivre dans des conditions économiques difficiles. Ce contraste soulève une question fondamentale : Comment un continent aussi riche en ressources, en capital humain et en potentiel économique peut-il encore produire autant de pauvreté ?

La réponse réside probablement dans l’un des grands défis structurels du continent : la difficulté à transformer la croissance économique en développement durable.

Une puissance démographique encore sous-exploitée.

L’Afrique représente aujourd’hui l’une des régions les plus jeunes du monde. Selon plusieurs projections internationales, le continent concentrera d’ici 2050 une part majeure de la population mondiale en âge de travailler. 

L’âge médian africain reste extrêmement bas comparativement aux autres grandes régions du monde.

Région du monde

Âge médian approximatif

Afrique

+/- 19 ans

Europe

+/- 44 ans

Amérique du Nord

+/- 39 ans

Asie émergente

+/- 32 ans

Cette dynamique démographique peut représenter un levier économique exceptionnel :

  • abondance de main-d’œuvre ;
  • expansion du marché intérieur ;
  • potentiel entrepreneurial important ;
  • accélération possible de l’innovation et de la consommation.

Mais l’histoire économique montre qu’une population jeune ne constitue pas automatiquement un avantage de développement. Le dividende démographique ne devient une force économique que lorsque les économies sont capables :

  • de créer massivement des emplois productifs ;
  • d’investir dans l’éducation ;
  • d’augmenter la productivité ;
  • et d’intégrer durablement leur jeunesse dans le système économique formel.

Sans cela, la dynamique démographique peut également devenir une source de fragilité sociale, de chômage structurel et d’instabilité économique.

Une croissance économique réelle mais insuffisamment transformatrice.

L’Afrique subsaharienne enregistre depuis plusieurs années des niveaux de croissance relativement soutenus. Selon les projections de la Banque mondiale, la croissance régionale pourrait évoluer autour de 3,5 % à 4 % dans les prochaines années, avec des performances particulièrement fortes dans certains pays africains.

Région

Croissance économique moyenne

Niveau de développement

Afrique subsaharienne

~3,5 %

Faible à intermédiaire

Europe

~1 % à 2 %

Très élevé

Asie émergente

~4 % à 5 %

Industrialisation forte

Amérique du Nord

~2 %

Très élevé

Mais l’analyse économique moderne montre qu’un taux de croissance élevé ne suffit pas, à lui seul, à produire du développement.

Le véritable enjeu réside dans la qualité de la croissance. Une économie peut afficher une progression du PIB relativement forte tout en :

  • créant peu d’emplois industriels ;
  • restant dépendante des exportations de matières premières ;
  • important massivement des produits manufacturés ;
  • ou en demeurant vulnérable aux fluctuations extérieures.

Autrement dit, la croissance peut exister sans transformation structurelle profonde. C’est précisément l’un des grands paradoxes économiques africains.

Le poids de l’économie informelle

Selon l’Organisation internationale du travail (OIT), environ 83 % des emplois en Afrique relèvent du secteur informel.

Dans plusieurs pays, une part importante de la population active exerce des activités économiques en dehors des circuits officiellement structurés :

  • petits commerces ;
  • transport informel ;
  • travail précaire ;
  • activités non déclarées ;
  • micro-entrepreneuriat de survie.

Le secteur informel joue parfois un rôle d’amortisseur social en absorbant une partie du chômage et en permettant à des millions de ménages de générer des revenus.

Mais à long terme, une informalité massive limite considérablement :

  • la collecte fiscale ;
  • la protection sociale ;
  • les capacités d’investissement public ;
  • le financement des infrastructures ;
  • et la montée en puissance industrielle des économies.

Cette situation réduit également la capacité des États à planifier durablement leur développement économique.

Le piège des matières premières.

L’Afrique possède certaines des ressources stratégiques les plus convoitées au monde :

  • le pétrole ;
  • le cobalt ;
  • le cuivre ;
  • l'or ;
  • le lithium ;
  • le cacao ;
  • les terres rares ;
  • les minerais stratégiques.

Pourtant, dans de nombreux cas, les économies africaines exportent principalement des matières premières brutes tout en important ensuite les produits transformés à forte valeur ajoutée. Autrement dit : le continent exporte souvent la ressource mais importe la richesse industrielle associée à cette ressource.

Ce modèle économique produit plusieurs limites structurelles :

  • faible industrialisation ;
  • création limitée d’emplois qualifiés ;
  • dépendance technologique ;
  • vulnérabilité aux prix mondiaux ;
  • captation insuffisante de la valeur ajoutée locale.

L’expérience de plusieurs économies asiatiques montre pourtant qu’une stratégie de transformation locale, d’industrialisation progressive et de montée en gamme productive peut profondément modifier la trajectoire de développement d’un pays.

Des pays comme la Corée du Sud, la Chine ou encore le Vietnam ont progressivement construit leur puissance économique grâce :

  • à l’industrialisation ;
  • à l’éducation ;
  • à l’investissement productif ;
  • à l’exportation de produits manufacturés ;
  • et à l’intégration stratégique dans les chaînes de valeur mondiales.

Des fragilités macroéconomiques persistantes.

Plusieurs économies africaines restent également confrontées à des vulnérabilités structurelles importantes :

  • forte dépendance aux importations ;
  • fragilité monétaire ;
  • inflation parfois difficile à maîtriser ;
  • dépendance aux capitaux étrangers ;
  • insuffisance des infrastructures ;
  • faible diversification économique.

Cette dépendance extérieure expose fortement certaines économies africaines :

  • aux chocs géopolitiques ;
  • aux fluctuations des matières premières ;
  • aux variations des taux d’intérêt mondiaux ;
  • et aux ralentissements économiques internationaux.

La croissance devient alors plus instable et parfois insuffisamment inclusive pour transformer durablement les conditions de vie des populations.

Pourtant, certaines trajectoires africaines montrent qu’une autre voie est possible.

Malgré ces difficultés structurelles, plusieurs pays africains démontrent qu’une dynamique différente peut émerger lorsque les institutions se stabilisent et que les investissements productifs augmentent.

Pays

Croissance récente estimée

Côte d’Ivoire

Croissance soutenue 

Rwanda

Modernisation rapide

Éthiopie

Industrialisation progressive

Sénégal

Investissements structurants 

Ces trajectoires rappellent qu’aucune fatalité économique n’existe.

Lorsqu’un pays parvient progressivement à :

  • renforcer ses infrastructures ;
  • améliorer sa gouvernance ;
  • investir dans le capital humain ;
  • structurer son secteur privé ;
  • et favoriser la transformation locale,

Les perspectives de développement changent profondément.

Un développement également freiné par l’enclavement de nombreuses régions.

Au-delà des défis industriels et institutionnels, une autre problématique structurelle freine fortement le développement économique de plusieurs pays africains : l’enclavement de nombreuses régions du continent.

Dans plusieurs États africains, certaines zones restent encore insuffisamment connectées :

  • aux grands centres économiques ;
  • aux infrastructures portuaires ;
  • aux réseaux ferroviaires ;
  • aux axes routiers modernes ;
  • ou encore aux infrastructures énergétiques et numériques.

Cette situation produit des conséquences économiques majeures.

Le coût du transport reste souvent extrêmement élevé, ce qui limite :

  • les échanges commerciaux ;
  • la circulation des marchandises ;
  • l’intégration des marchés intérieurs ;
  • et la compétitivité des entreprises locales.

Dans certaines régions, il peut parfois coûter davantage de transporter des marchandises entre deux villes africaines que d’importer des produits depuis l’extérieur du continent.

L’enclavement ralentit également :

  • l’industrialisation ;
  • l’accès aux services publics ;
  • les investissements privés ;
  • et la création d’emplois structurés.

Plusieurs pays riches en ressources naturelles rencontrent ainsi des difficultés à exploiter pleinement leur potentiel économique faute d’infrastructures suffisantes : routes dégradées, réseaux ferroviaires limités, faible accès à l’électricité ou coûts logistiques élevés.

Cette problématique concerne particulièrement certaines régions d’Afrique centrale, où les distances, les déficits d’infrastructures et parfois l’instabilité sécuritaire compliquent fortement les dynamiques de développement économique.

L’expérience internationale montre pourtant qu’aucune industrialisation durable ne peut réellement émerger sans infrastructures solides.

Les grandes puissances économiques ont historiquement construit leur développement autour :

  • des réseaux de transport ;
  • de l’énergie ;
  • des corridors logistiques ;
  • des ports ;
  • et de l’intégration territoriale.

Autrement dit, le développement économique ne dépend pas uniquement des ressources disponibles, mais aussi de la capacité d’un territoire à connecter efficacement ses populations, ses entreprises et ses marchés.

Pour l’Afrique, la question des infrastructures et du désenclavement sera probablement l’un des enjeux stratégiques majeurs des prochaines décennies.

Le véritable défi africain : transformer le potentiel en prospérité.

L’Afrique ne manque ni de ressources naturelles, ni de jeunesse, ni d’énergie entrepreneuriale.

Le véritable enjeu est ailleurs.

Le continent devra probablement réussir, au cours des prochaines décennies, à :

  • industrialiser davantage ses économies ;
  • transformer localement ses ressources ;
  • améliorer la qualité de ses institutions ;
  • investir massivement dans l’éducation et la formation ;
  • renforcer sa productivité ;
  • structurer progressivement son économie formelle ;
  • et créer des emplois durables capables d’absorber sa dynamique démographique.

Car au final, la richesse d’un pays ne se mesure pas uniquement à ce qu’il possède dans son sous-sol.

Elle se mesure surtout à sa capacité à transformer cette richesse en prospérité durable, en stabilité économique et en amélioration concrète des conditions de vie de sa population.

Chris Mpembele Kibeti

Sources : Banque mondiale, FMI, OIT, PNUD, Africa Pulse, perspectives économiques régionales du FMI.